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Le clown thérapeutique

Découvrez le clown thérapeutique, pratique qui utilise le personnage du clown et son pouvoir transgressif pour libérer les émotions, restaurer la dignité et accompagner les personnes vulnérables en milieu de soin.

Le clown thérapeutique

Présentation

Le clown thérapeutique est une pratique de soin qui mobilise le personnage du clown — avec son nez rouge, sa vulnérabilité assumée et sa liberté transgressive — comme vecteur de relation, de jeu et de transformation dans des contextes de souffrance et de vulnérabilité. Loin de l'image superficielle du divertissement, le clown thérapeutique engage une rencontre profondément humaine où le rire, l'émotion et la poésie deviennent des outils de soin à part entière.

Le clown thérapeutique se distingue du clown de spectacle par son intention : il ne cherche pas à faire rire un public mais à entrer en relation authentique avec une personne fragilisée par la maladie, le handicap, l'isolement ou la souffrance psychique. Il se distingue également du clown d'hôpital classique par sa dimension thérapeutique explicite : au-delà du divertissement et de l'humanisation du soin, le clown thérapeutique travaille intentionnellement sur des objectifs de soin identifiés en collaboration avec l'équipe soignante.

Cette pratique s'appuie sur les qualités intrinsèques du personnage clownesque : sa capacité à nommer l'innommable, à rire de ce qui fait peur, à transformer la douleur en jeu et à créer un espace de liberté au cœur même de la contrainte institutionnelle. Le clown thérapeutique offre aux personnes en situation de vulnérabilité la possibilité de retrouver leur pouvoir d'agir, leur créativité et leur dignité.

Origines et pionniers

L'utilisation thérapeutique du clown en milieu de soin émerge dans les années 1980, à la confluence de plusieurs mouvements :

Michael Christensen, cofondateur du Big Apple Circus à New York, crée en 1986 le programme « Clown Care Unit » après avoir constaté l'effet puissant de ses visites informelles dans les services pédiatriques. Il forme les premiers « docteurs clowns » professionnels qui interviennent régulièrement dans les hôpitaux new-yorkais. Ce programme pionnier démontre que la présence de clowns formés peut réduire significativement l'anxiété des enfants hospitalisés, améliorer leur coopération aux soins et transformer l'atmosphère des services pédiatriques.

Patch Adams, médecin américain, milite dès les années 1970 pour l'humanisation de la médecine par l'humour, la tendresse et le jeu. Bien que son approche soit davantage celle d'un médecin-clown que d'un clown thérapeutique au sens strict, son influence culturelle est considérable. Son institut Gesundheit! promeut une vision holistique du soin où le rire et la connexion humaine sont aussi importants que les traitements médicaux. Le film hollywoodien de 1998 portant son nom popularise mondialement l'idée du médecin-clown.

Le Rire Médecin, fondé en France en 1991 par Caroline Simonds (une Américaine formée au Big Apple Circus), est l'association pionnière du clown d'hôpital en France. Elle professionnalise la pratique en formant des comédiens-clowns qui interviennent en binôme dans les services pédiatriques des hôpitaux français. Le Rire Médecin contribue à la reconnaissance institutionnelle du clown en milieu hospitalier et développe une méthodologie rigoureuse d'intervention.

D'autres organisations se développent parallèlement dans le monde : Theodora Foundation (Suisse, 1993), CliniClowns (Pays-Bas), Docteur Clown (Canada), et de nombreuses associations en Amérique latine, en Israël et en Asie. La Fédération Européenne des organisations de clowns d'hôpital (EFHCO) est créée en 2011 pour fédérer ces initiatives et promouvoir des standards de qualité.

Principes fondamentaux

Le nez rouge comme plus petit masque du monde est un concept central du travail clownesque. Ce minuscule accessoire opère une transformation radicale : il signale l'entrée dans un espace de jeu, autorise la transgression des conventions sociales et protège simultanément celui qui le porte et celui qui le regarde. Le nez rouge dit : « je ne suis pas moi, je suis un personnage, et dans cet espace de jeu, tout est permis ». Pour le patient, le nez rouge est un signal de sécurité qui annonce que les règles habituelles du sérieux hospitalier sont temporairement suspendues.

La vulnérabilité comme force constitue le paradoxe fondateur du clown. Contrairement au héros qui triomphe par sa puissance, le clown échoue, trébuche, ne comprend pas, s'émerveille de ce qui est évident pour les autres. Cette vulnérabilité assumée crée un miroir inversé pour les personnes fragilisées par la maladie : le clown est encore plus « incapable » qu'elles, ce qui leur restitue un sentiment de compétence et de supériorité bienveillante. L'enfant hospitalisé qui corrige le clown maladroit retrouve une position active et un pouvoir d'agir que la maladie lui a confisqué.

L'écoute radicale est la compétence fondamentale du clown thérapeutique. Le clown ne vient pas avec un programme préétabli mais avec une disponibilité totale à ce qui se présente. Il capte les micro-signaux émotionnels du patient — un regard, un geste, un soupir — et y répond avec une sensibilité amplifiée. Cette écoute extrême permet au clown de s'ajuster en temps réel à l'état émotionnel du patient et de proposer exactement le type d'interaction dont il a besoin à cet instant précis.

Le jeu comme espace de liberté ouvre une parenthèse dans le quotidien contraint du soin. Dans l'espace du jeu clownesque, le patient n'est plus défini par sa maladie mais par sa créativité. Il peut donner des ordres au clown, le ridiculiser, le renvoyer ou l'inviter — reprenant ainsi le contrôle d'une interaction dans un contexte où il en a souvent très peu. Ce renversement du rapport de pouvoir est intrinsèquement thérapeutique.

Clown d'hôpital et clown thérapeutique : pratiques distinctes

Il est essentiel de distinguer ces deux pratiques, souvent confondues mais reposant sur des cadres et des objectifs différents :

Le clown d'hôpital (ou clown hospitalier) est un artiste-interprète professionnel qui intervient dans les services hospitaliers pour humaniser le séjour, divertir les patients et améliorer l'atmosphère générale du service. Il travaille généralement en binôme, intervient de chambre en chambre, adapte son jeu à chaque patient mais ne poursuit pas d'objectif thérapeutique formalisé. Son intervention est artistique et relationnelle : il apporte de la joie, de la légèreté et un moment de répit dans le quotidien hospitalier. Le Rire Médecin et la plupart des associations de clowns hospitaliers s'inscrivent dans cette pratique.

Le clown thérapeutique va plus loin en intégrant une intention thérapeutique explicite. Il travaille en coordination avec l'équipe soignante sur des objectifs de soin identifiés : réduction de l'anxiété pré-opératoire, amélioration de la coopération aux soins, stimulation cognitive chez les personnes âgées, travail sur l'expression émotionnelle chez les enfants en soins palliatifs, accompagnement de la fin de vie. Le clown thérapeutique possède une double formation : artistique (techniques de jeu clownesque) et thérapeutique (psychologie, relation d'aide, connaissance des pathologies).

Le clown personnel ou clown de soi constitue une troisième voie, davantage orientée vers le développement personnel. Des ateliers de « recherche de son clown intérieur » proposent aux participants de découvrir leur propre personnage clownesque, d'explorer leur vulnérabilité, leur authenticité et leur capacité de jeu. Cette pratique, qui ne nécessite pas de contexte médical, est utilisée en développement personnel, en formation d'acteurs et en accompagnement thérapeutique de groupe.

Dimension transgressive et libératrice

Le clown thérapeutique tire sa puissance de sa dimension transgressive — sa capacité à bousculer les conventions, à nommer l'indicible et à créer du désordre créatif dans l'ordre institutionnel :

Nommer l'innommable : le clown peut aborder des sujets tabous — la mort, la douleur, la peur, le corps altéré — avec une liberté que le personnel soignant ne possède pas toujours. En parlant de la mort avec un humour tendre, le clown offre au patient la permission de s'exprimer sur ce qui le préoccupe le plus. Un enfant en fin de vie peut dialoguer avec le clown sur ses peurs là où il protège ses parents en se taisant.

Transformer la souffrance par le jeu : le clown ne nie pas la souffrance, il la reconnaît et propose de la transformer. Un geste douloureux (piqûre, pansement) peut être intégré dans un jeu où le clown souffre encore plus comiquement, permettant à l'enfant de rire de sa propre douleur et de reprendre du pouvoir sur l'expérience. Cette transformation n'est pas un déni mais une métabolisation créative de la souffrance.

Subvertir l'ordre institutionnel : l'hôpital est un lieu de contrôle — horaires, protocoles, hiérarchies — qui peut infantiliser et déshumaniser les patients. Le clown introduit le désordre, la surprise et l'imprévu. Il arrive par la fenêtre, parle au stéthoscope, se trompe de chambre. Ce désordre joyeux rappelle que le patient est avant tout une personne vivante, capable de rire et de jouer, au-delà de son statut de malade.

Restaurer la dignité : face à la maladie qui défait l'image de soi, le clown offre un regard qui ne juge pas, qui ne diagnostique pas, qui s'émerveille de la personne telle qu'elle est. Le regard du clown dit : « tu es formidable exactement comme tu es ». Cette reconnaissance inconditionnelle a un effet profondément réparateur, particulièrement pour les personnes dont l'image corporelle est altérée par la maladie ou le handicap.

Applications spécifiques

Pédiatrie : c'est le terrain historique et le plus documenté du clown en milieu de soin. Les études montrent que la présence de clowns réduit significativement l'anxiété pré-opératoire des enfants (aussi efficacement que la prémédication anxiolytique dans certaines études), améliore la coopération aux gestes invasifs, diminue la douleur perçue et accélère la récupération post-opératoire. Le clown accompagne également les enfants en soins de longue durée, en oncologie pédiatrique et en réanimation, offrant des moments de normalité et de jeu essentiels au développement de l'enfant hospitalisé.

Soins palliatifs : le clown thérapeutique accompagne les personnes en fin de vie avec une présence sensible et adaptée. Il ne cherche pas à faire rire à tout prix mais à offrir un espace de relation authentique, de tendresse et de légèreté dans un contexte marqué par la gravité. Le clown peut aider le patient à exprimer ses émotions, à dire au revoir à ses proches à travers le jeu ou simplement à partager un moment de beauté et de connexion humaine dans les derniers instants.

Gériatrie : auprès des personnes âgées, et notamment celles atteintes de troubles cognitifs (maladie d'Alzheimer, démences), le clown thérapeutique utilise le jeu, la musique, le toucher et la relation sensorielle pour stimuler les capacités préservées. Les personnes qui ne parlent plus peuvent néanmoins entrer en relation avec le clown par le regard, le geste ou la chanson. Le clown réveille des souvenirs émotionnels profondément enfouis et restaure des moments de présence et de joie chez des personnes souvent repliées sur elles-mêmes.

Handicap mental : le clown thérapeutique est particulièrement adapté aux personnes en situation de handicap mental, pour qui la communication verbale et les interactions sociales conventionnelles peuvent être difficiles. Le langage du clown — corporel, émotionnel, sensoriel, ludique — transcende les limitations cognitives et langagières. Le clown offre un espace d'expression et de relation qui ne dépend pas de la performance intellectuelle, valorisant les capacités de jeu et de création de chacun.

Psychiatrie : des expériences en milieu psychiatrique montrent que le clown peut créer des brèches relationnelles chez des patients repliés ou résistants aux approches thérapeutiques classiques. La dimension non menaçante et ludique du clown diminue les défenses et ouvre des espaces de communication inattendus. Cependant, cette application nécessite une formation spécifique et une coordination étroite avec l'équipe psychiatrique.

Déroulement d'une intervention type

L'intervention du clown thérapeutique en milieu institutionnel suit un cadre structuré tout en laissant une large place à l'improvisation et à l'adaptation en temps réel :

Phase de préparation (30-45 minutes) : avant l'intervention, le ou les clowns rencontrent l'équipe soignante pour un briefing. Ils prennent connaissance de l'état des patients, des contre-indications éventuelles, des événements récents dans le service et des objectifs de soin spécifiques. Ils enfilent leur costume et leur nez rouge, effectuent un échauffement physique et vocal et entrent dans leur personnage clownesque. Cette transformation est un rituel essentiel : le soignant ou l'artiste disparaît pour laisser place au clown.

Phase d'intervention (60-120 minutes) : les clowns interviennent généralement en binôme, ce qui enrichit le jeu par la dynamique de duo (le clown blanc et l'auguste, le meneur et le suiveur). Ils se déplacent dans le service, frappent aux portes des chambres et proposent une rencontre. Chaque interaction est unique et improvisée en fonction de la réponse du patient. L'intervention peut durer quelques minutes ou se prolonger selon l'engagement du patient. Le clown utilise le chant, la magie, les bulles de savon, les marionnettes, la musique ou simplement sa présence attentive.

Phase de débriefing (20-30 minutes) : après l'intervention, les clowns retirent leur nez et leur costume — un rituel de « de-clownage » essentiel pour revenir à soi — et partagent avec l'équipe soignante leurs observations sur chaque patient rencontré. Ce retour est précieux pour l'équipe : le clown a parfois accès à des expressions émotionnelles que le patient ne montre pas au personnel soignant. Des notes de transmission sont rédigées et les objectifs sont réévalués pour la prochaine intervention.

Contre-indications et précautions

L'intervention du clown thérapeutique nécessite des précautions rigoureuses :

  • Refus du patient : le consentement du patient est fondamental. Si un enfant ou un adulte exprime de la peur ou du rejet face au clown, celui-ci doit adapter son approche (proposer une interaction à distance, utiliser une marionnette intermédiaire) ou se retirer respectueusement. Forcer le contact est absolument contraire à l'éthique du clown thérapeutique.
  • Coulrophobie (peur des clowns) : cette phobie spécifique, plus fréquente qu'on ne le pense, contre-indique l'intervention directe. Le clown peut travailler à distance ou en utilisant des supports intermédiaires (marionnette, personnage non clownesque) si le patient le souhaite.
  • États de détresse aiguë : un patient en crise de douleur intense, en détresse respiratoire ou en état de choc émotionnel nécessite une intervention médicale prioritaire. Le clown doit savoir s'effacer devant l'urgence médicale.
  • Post-opératoire immédiat : les rires intenses peuvent être douloureux ou dangereux après certaines interventions chirurgicales abdominales ou thoraciques. Le clown adapte son jeu pour proposer une présence douce et apaisante plutôt que comique.
  • Isolement protecteur : dans les services d'oncologie ou d'immunodépression, des protocoles d'hygiène stricts doivent être respectés. Le clown se lave les mains, désinfecte ses accessoires et porte les équipements de protection requis sans que cela altère la qualité de la relation.

Le clown thérapeutique doit posséder une formation solide combinant technique clownesque (minimum 2 ans de formation au jeu clownesque), connaissance des publics vulnérables (psychologie, pathologies, éthique du soin) et supervision clinique régulière. La charge émotionnelle du travail auprès de personnes gravement malades ou en fin de vie nécessite un accompagnement personnel et professionnel soutenu pour prévenir l'épuisement compassionnel.

Avertissement médical

Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.

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