Fondements de la dramathérapie
Découvrez les fondements de la dramathérapie, une approche psychothérapeutique utilisant le jeu dramatique comme espace transitionnel pour explorer les émotions, transformer les rôles intérieurs et favoriser le changement personnel.
Présentation
La dramathérapie est une forme de psychothérapie par les arts créatifs qui utilise le théâtre, le jeu dramatique et les processus performatifs comme moyens thérapeutiques. Contrairement au théâtre conventionnel orienté vers la production artistique, la dramathérapie place le processus créatif au service du bien-être psychologique du participant. Elle s'appuie sur la capacité naturelle de l'être humain à jouer des rôles, à raconter des histoires et à s'engager dans des actes symboliques pour explorer et transformer sa vie intérieure.
Le jeu dramatique offre un espace transitionnel — au sens de Winnicott — où le participant peut expérimenter de nouvelles façons d'être sans les conséquences du monde réel. Cette distance esthétique permet d'aborder des thématiques difficiles avec une sécurité émotionnelle que la parole seule ne procure pas toujours. La dramathérapie s'adresse à tous les âges et s'applique dans des contextes variés : santé mentale, éducation spécialisée, réhabilitation, développement personnel et accompagnement du trauma.
Histoire de la dramathérapie
La dramathérapie moderne émerge au milieu du XXe siècle à la croisée du théâtre expérimental et de la psychothérapie. Si Jacob Levy Moreno pose dès les années 1920 les bases du psychodrame, la dramathérapie en tant que discipline autonome se structure principalement à partir des années 1960-1970 au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Sue Jennings, pionnière britannique, développe dès les années 1960 une approche centrée sur le jeu dramatique avec des populations vulnérables. Son modèle EPR (Embodiment-Projection-Role) décrit les étapes développementales du jeu : l'enfant passe de l'expérience corporelle à la projection sur des objets, puis à l'adoption de rôles. Ce modèle reste une référence fondamentale dans la formation des dramathérapeutes.
Phil Jones, chercheur et praticien, contribue à la théorisation de la discipline en identifiant les « processus centraux de la dramathérapie » : la projection dramatique, l'empathie dramatique, la distanciation, le jeu de rôle, la transformation et le témoin. Son ouvrage Drama as Therapy constitue un texte de référence international.
Robert Landy, figure majeure de la dramathérapie nord-américaine, développe la théorie du rôle et la taxonomie des rôles. Il propose un système de classification de plus de 80 types de rôles archétypaux que les individus peuvent explorer en thérapie, offrant un cadre structuré pour le travail identitaire.
La profession se structure progressivement avec la création d'associations professionnelles : la British Association of Dramatherapists (BADth) en 1977, la National Association for Drama Therapy (NADT) aux États-Unis en 1979, puis des associations dans de nombreux pays européens et au-delà .
Principes fondamentaux
La dramathérapie repose sur plusieurs principes essentiels qui la distinguent des autres formes de psychothérapie :
La distinction entre théâtre et thérapie est fondamentale. En dramathérapie, il n'y a ni public extérieur, ni exigence de qualité artistique, ni texte à mémoriser. Le processus prime sur le produit. Le participant n'est pas un acteur qui doit performer, mais une personne qui utilise les outils dramatiques pour explorer sa réalité intérieure. Le thérapeute crée un cadre sécurisant où l'erreur, l'hésitation et l'imperfection sont accueillies comme des matériaux thérapeutiques.
Le jeu dramatique comme espace transitionnel permet au participant de se situer dans un entre-deux : entre la réalité et la fiction, entre le soi et l'autre, entre le présent et le passé. Cet espace paradoxal — « je suis moi et en même temps je suis un autre » — offre une liberté exploratoire unique. Le participant peut essayer des comportements, exprimer des émotions interdites et revisiter des expériences traumatiques dans un cadre contenu.
Le corps comme vecteur thérapeutique distingue la dramathérapie des thérapies exclusivement verbales. L'engagement corporel — gestes, postures, déplacements, voix — mobilise des mémoires et des émotions souvent inaccessibles par la seule parole. Cette dimension somatique est particulièrement précieuse pour les personnes ayant des difficultés d'expression verbale ou portant des traumatismes inscrits dans le corps.
Concepts clés
La distanciation est le concept central de la dramathérapie. Empruntée à Brecht et transformée pour le contexte thérapeutique, la distance dramatique permet au participant d'aborder des thématiques personnelles douloureuses à travers le filtre protecteur de la fiction. Jouer un personnage qui vit une situation similaire à la sienne offre suffisamment de distance pour observer, réfléchir et expérimenter sans être submergé par l'émotion. Le dramathérapeute ajuste continuellement cette distance : trop proche, le participant est envahi ; trop lointaine, le travail reste superficiel.
Le rôle est l'unité fondamentale du travail dramathérapeutique. Chaque individu possède un répertoire de rôles — parent, enfant, rebelle, protecteur, victime, héros — qu'il active selon les situations. La dramathérapie permet d'explorer ces rôles, de découvrir des rôles sous-développés, de transformer des rôles figés et d'enrichir son répertoire existentiel. Robert Landy distingue les rôles selon des paires de qualités opposées (force/vulnérabilité, raison/émotion) que le participant apprend à intégrer.
Le rituel en dramathérapie encadre les séances à travers des gestes répétitifs porteurs de sens : rituels d'ouverture pour entrer dans l'espace symbolique, rituels de clôture pour revenir au quotidien. Ces rituels créent une temporalité sacrée qui sécurise le groupe et signale les transitions entre réalité et fiction.
La performance ne désigne pas ici un spectacle public, mais l'acte de mettre en forme une expérience intérieure. Performer — même devant un groupe restreint — implique une prise de risque, un engagement et une forme de témoignage qui peuvent avoir un puissant effet transformateur. L'acte performatif rend visible l'invisible et donne une forme tangible aux vécus intérieurs.
Cadre théorique
La dramathérapie s'appuie sur plusieurs cadres théoriques complémentaires :
L'espace transitionnel de Winnicott constitue un fondement majeur. Donald Winnicott décrit un espace intermédiaire entre la réalité intérieure et la réalité extérieure, où le jeu et la créativité deviennent possibles. La dramathérapie crée exactement cet espace : un lieu où le participant peut jouer avec ses représentations, transformer ses récits et expérimenter de nouvelles possibilités d'être. Pour Winnicott, c'est dans cet espace de jeu que la psychothérapie se déploie véritablement.
La taxonomie des rôles de Robert Landy offre un outil diagnostique et thérapeutique structuré. Landy identifie six domaines de rôles (somatique, cognitif, affectif, social, spirituel et esthétique) et plus de 80 sous-types. Le thérapeute évalue quels rôles sont surjoués, quels rôles sont absents et quels rôles sont en conflit. Le travail thérapeutique vise l'intégration des polarités : le participant qui ne connaît que le rôle du « fort » explore celui du « vulnérable », celui qui est figé dans le rôle de « victime » découvre celui de « survivant ».
Le modèle EPR de Sue Jennings (Embodiment-Projection-Role) propose une progression développementale que le thérapeute peut reproduire en séance. La phase d'embodiment engage le corps à travers des exercices sensoriels et de mouvement. La phase de projection utilise des objets, des marionnettes ou des histoires comme supports symboliques. La phase de rôle permet l'identification à des personnages et l'exploration dramatique complète.
D'autres influences théoriques enrichissent la pratique : la psychologie jungienne (archétypes, individuation), la théorie de l'attachement (Bowlby), les neurosciences affectives (régulation émotionnelle par le jeu) et les approches narratives (reconstruction du récit de vie).
Indications thérapeutiques
La dramathérapie est indiquée pour un large éventail de problématiques :
- Troubles anxieux et dépressifs : l'engagement corporel et créatif mobilise des ressources souvent inhibées par l'anxiété ou l'apathie dépressive
- Traumatismes et stress post-traumatique : la distanciation dramatique permet d'aborder le trauma sans retraumatisation, en le mettant en scène de façon symbolique et contrôlée
- Troubles de la communication et de la relation : le jeu de rôle développe les compétences sociales, l'empathie et l'assertivité
- Troubles du spectre autistique : le cadre structuré du jeu dramatique aide à développer la théorie de l'esprit et les habiletés sociales
- Difficultés identitaires : l'exploration des rôles permet de clarifier son identité, de s'affranchir de rôles imposés et de développer de nouvelles facettes de soi
- Accompagnement du deuil : la mise en scène de rituels d'adieu et la possibilité de « parler » au défunt à travers le jeu dramatique facilitent le processus de deuil
- Addictions : le travail sur les rôles permet d'identifier les schémas relationnels qui entretiennent la dépendance
Déroulement d'une séance type
Une séance de dramathérapie dure généralement entre 60 et 90 minutes et suit une structure en trois temps :
Phase d'échauffement (15-20 minutes) : des exercices corporels, vocaux et relationnels préparent le groupe au travail dramatique. Jeux de confiance, exercices de respiration, marche dans l'espace, improvisations courtes permettent de quitter le quotidien et d'entrer dans l'espace créatif. Un rituel d'ouverture marque la transition.
Phase de développement (30-45 minutes) : le cœur de la séance utilise diverses techniques dramatiques adaptées aux objectifs thérapeutiques et aux besoins du groupe. Il peut s'agir de la création d'une histoire collective, de l'exploration d'un thème à travers des personnages, du travail avec des masques ou des marionnettes, de la mise en scène d'une situation relationnelle ou de la création d'un rituel symbolique. Le thérapeute guide le processus en ajustant la distance dramatique et en veillant à la sécurité émotionnelle de chacun.
Phase de clôture et de-rôle (15-20 minutes) : cette phase est essentielle. Le « de-rôle » permet aux participants de se défaire des personnages joués et de revenir à eux-mêmes. Des exercices de retour au corps, un partage verbal sur l'expérience vécue et un rituel de clôture marquent la fin de la séance. Le thérapeute veille à ce que personne ne reparte « habité » par un rôle perturbant.
Contre-indications et précautions
La dramathérapie présente certaines contre-indications et nécessite des précautions spécifiques :
- Épisodes psychotiques aigus : la frontière fragile entre réalité et fiction peut aggraver la confusion chez les personnes en phase psychotique aiguë. Le travail dramatique peut reprendre en phase de stabilisation, avec une attention particulière à la distanciation.
- Dissociation sévère : le jeu de rôle peut déclencher des épisodes dissociatifs chez les personnes présentant des troubles dissociatifs non stabilisés. Le thérapeute doit évaluer la capacité du participant à maintenir un ancrage dans le présent.
- Refus catégorique du jeu : forcer une personne à jouer est contre-thérapeutique. Le participant qui refuse le jeu dramatique peut observer, contribuer verbalement ou utiliser des supports indirects (marionnettes, dessins) avant de s'engager progressivement.
- Traumatisme récent non stabilisé : une mise en scène trop précoce d'un trauma récent risque de provoquer une retraumatisation. Le thérapeute doit s'assurer que le participant dispose de ressources de régulation émotionnelle suffisantes avant d'aborder le matériel traumatique.
La dramathérapie doit être pratiquée par des professionnels formés (master ou équivalent) disposant d'une supervision clinique régulière. En France, la Société Française de Dramathérapie (SFD) et plusieurs formations universitaires contribuent à structurer la profession, bien que le titre de dramathérapeute ne bénéficie pas encore d'une reconnaissance étatique formelle.
Avertissement médical
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.