Fondements de la Danse-Thérapie
La danse-thérapie est une approche psychothérapeutique utilisant le mouvement corporel comme médium principal d'expression et de transformation. Fondée par des pionnières comme Marian Chace et Mary Whitehouse, elle s'appuie sur l'analyse du mouvement Laban et les neurosciences de l'embodiment pour accompagner les troubles psychiques, émotionnels et relationnels.
Présentation
La danse-thérapie, ou thérapie par la danse et le mouvement (Dance Movement Therapy, DMT), est une forme de psychothérapie à médiation corporelle qui utilise le mouvement dansé comme outil principal de communication, d'expression et de transformation psychique. Elle se distingue de la danse artistique ou récréative par son cadre thérapeutique structuré, la présence d'un thérapeute formé et l'objectif de changement psychologique.
Reconnue par l'American Dance Therapy Association (ADTA) depuis 1966, la danse-thérapie repose sur le postulat fondamental que le corps et l'esprit sont indissociables : toute modification du mouvement entraîne un changement dans la dynamique psychique, et réciproquement. Le thérapeute observe, accompagne et parfois reflète les mouvements du patient pour favoriser l'émergence de matériel inconscient, la régulation émotionnelle et la restauration du lien corps-esprit.
Principe central : le mouvement est le reflet de patterns émotionnels internes ; en modifiant le mouvement, on peut transformer l'expérience psychique.
Histoire et pionnières
La danse-thérapie moderne a émergé aux États-Unis dans les années 1940-1950, portée par plusieurs pionnières ayant chacune développé une approche distincte :
- Marian Chace (1896-1970) — Considérée comme la mère fondatrice de la danse-thérapie. Danseuse professionnelle à la Denishawn School, elle observe que ses élèves sont davantage intéressés par l'expression personnelle que par la technique. À partir de 1942, elle travaille à l'hôpital psychiatrique St. Elizabeths de Washington D.C. avec des patients psychotiques, développant le « mouvement en groupe » (group movement) comme outil de communication non-verbale. Ses quatre concepts-clés sont : l'action corporelle (body action), le symbolisme (symbolism), la relation thérapeutique par le mouvement (therapeutic movement relationship) et l'activité rythmique de groupe (rhythmic group activity).
- Mary Starks Whitehouse (1911-1979) — Danseuse formée chez Mary Wigman et Martha Graham, elle intègre la psychologie jungienne à son travail corporel et développe ce qui deviendra le « Mouvement Authentique » (Authentic Movement). Son approche se concentre sur l'écoute intérieure et le mouvement spontané émergeant de l'inconscient, distinguant le « je bouge » (mouvement volontaire) du « je suis bougé » (mouvement issu de l'inconscient).
- Trudi Schoop (1903-1999) — Comédienne et danseuse suisse, elle utilise l'humour, l'imitation et la structuration corporelle dans son travail avec des patients psychiatriques à l'hôpital Camarillo State en Californie. Son approche met l'accent sur la conscience corporelle, la posture et la restructuration du schéma corporel.
- Liljan Espenak (1905-1988) — Formée à la méthode Laban, elle développe une approche diagnostique et directive de la danse-thérapie, utilisant l'analyse du mouvement comme outil d'évaluation clinique.
L'ADTA est fondée en 1966, professionnalisant la discipline. En Europe, l'European Association Dance Movement Therapy (EADMT) structure la formation et la reconnaissance depuis les années 1990.
Principes fondamentaux
La danse-thérapie repose sur plusieurs principes théoriques et cliniques interdépendants :
- Unité corps-esprit : le mouvement corporel reflète et influence directement les états psychiques internes. Il n'existe pas de séparation entre l'expérience somatique et l'expérience psychologique.
- Le mouvement comme langage : le corps exprime ce que les mots ne peuvent pas toujours dire. Les patterns de mouvement (fluidité, rigidité, ampleur, contraction) révèlent les dynamiques émotionnelles profondes du patient.
- La relation kinesthésique : le thérapeute entre en relation avec le patient par le mouvement, utilisant le « mirroring » (reflet), la synchronisation rythmique et l'empathie kinesthésique pour établir l'alliance thérapeutique.
- L'expression créative : la danse-thérapie favorise l'exploration de nouvelles possibilités de mouvement, ce qui ouvre de nouvelles possibilités psychiques. La créativité est un vecteur de transformation.
- Le processus plutôt que le produit : contrairement à la danse de scène, il ne s'agit pas de produire un résultat esthétique, mais d'accompagner un processus de transformation intérieure par le mouvement.
Analyse du mouvement Laban
L'analyse du mouvement Laban (Laban Movement Analysis, LMA) est un cadre théorique et observationnel développé par Rudolf Laban (1879-1958) qui constitue un outil fondamental en danse-thérapie pour observer, décrire et interpréter le mouvement humain.
Le système se structure autour de quatre catégories principales :
- Corps (Body) : quelles parties du corps bougent, les connexions corporelles, les patterns de développement (actions fondamentales : plier, étirer, tordre).
- Effort (Effort/Dynamics) : les qualités dynamiques du mouvement selon quatre facteurs — le Poids (fort/léger), le Temps (soudain/soutenu), l'Espace (direct/indirect) et le Flux (libre/contrôlé). Les combinaisons de ces facteurs créent huit « actions dynamiques de base » (punch, slash, dab, flick, press, wring, glide, float).
- Espace (Space) : l'utilisation de l'espace par le mouvement — la kinesphère (espace personnel), les niveaux (haut, moyen, bas), les directions, les plans (sagittal, horizontal, frontal).
- Forme (Shape) : comment le corps change de forme dans l'espace — les modes de changement de forme (Shape Flow, Directional, Carving), les qualités de forme (s'ouvrir/se fermer, monter/descendre, avancer/reculer).
En contexte thérapeutique, le thérapeute utilise la LMA pour évaluer le répertoire de mouvement du patient, identifier les patterns restreints ou absents, et orienter le travail vers l'élargissement des capacités expressives. Par exemple, un patient présentant uniquement des efforts « lourds » et « directs » pourra être accompagné vers des qualités plus « légères » et « indirectes ».
Neurosciences et danse-thérapie
Les avancées en neurosciences apportent un éclairage nouveau sur les mécanismes d'action de la danse-thérapie :
- Neurones miroirs : le système des neurones miroirs, identifié par Rizzolatti et al. (1996), s'active tant lors de l'exécution d'un mouvement que lors de l'observation de ce même mouvement chez autrui. Ce mécanisme sous-tend le « mirroring » thérapeutique et l'empathie kinesthésique, permettant la résonance émotionnelle entre thérapeute et patient.
- Intéroception : la capacité à percevoir les signaux internes du corps (battements cardiaques, respiration, tensions) est fortement sollicitée en danse-thérapie. Les recherches montrent que l'amélioration de la conscience intéroceptive est corrélée à une meilleure régulation émotionnelle (Craig, 2009).
- Embodied cognition (cognition incarnée) : le courant de la cognition incarnée démontre que les processus cognitifs ne sont pas uniquement cérébraux mais impliquent le corps dans sa globalité. Le mouvement influence la pensée, la mémoire et l'émotion.
- Mémoire procédurale et traumatisme : les expériences traumatiques sont stockées dans la mémoire implicite corporelle (van der Kolk, 2014). La danse-thérapie permet d'accéder à ce matériel non-verbal et de le retraiter par le mouvement, là où la thérapie verbale seule peut échouer.
- Neuroplasticité : la pratique régulière du mouvement expressif favorise la neuroplasticité, renforçant les connexions neuronales impliquées dans la régulation émotionnelle, la conscience corporelle et les compétences sociales.
Indications thérapeutiques
La danse-thérapie est indiquée pour un large éventail de problématiques :
- Troubles anxieux et dépression
- Syndrome de stress post-traumatique (SSPT)
- Troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie)
- Troubles du spectre autistique
- Schizophrénie et psychoses (en complément du traitement médicamenteux)
- Difficultés relationnelles et isolement social
- Troubles de l'image corporelle et du schéma corporel
- Démences et maladies neurodégénératives (stimulation cognitive et motrice)
- Douleurs chroniques et fibromyalgie
- Enfants avec troubles du développement ou du comportement
- Accompagnement en cancérologie (image du corps, gestion émotionnelle)
- Burn-out et épuisement professionnel
Déroulement d'une séance type
Une séance de danse-thérapie dure généralement entre 45 et 90 minutes, en individuel ou en groupe (4 à 12 personnes). Elle se structure habituellement en quatre phases :
- Échauffement et mise en corps (10-15 min) : exercices de centrage, respiration, mobilisation articulaire progressive, prise de conscience corporelle. Le thérapeute crée un espace sécurisant et propose des mouvements simples pour faciliter l'entrée dans le travail corporel.
- Exploration et développement thématique (20-40 min) : phase centrale du travail thérapeutique. Le thérapeute propose des consignes ouvertes (explorer un mouvement, répondre à une musique, interagir avec l'espace ou les autres) ou laisse émerger le mouvement spontané. C'est dans cette phase que le matériel émotionnel et symbolique apparaît.
- Intégration et retour au calme (10-15 min) : ralentissement progressif, mouvements d'ancrage, respiration, retour au contact avec le sol. Cette phase permet l'intégration somatique et émotionnelle du travail effectué.
- Verbalisation (10-15 min) : temps de parole optionnel mais souvent proposé pour mettre des mots sur l'expérience vécue. Le thérapeute peut faire des liens entre les mouvements observés et les dynamiques psychiques du patient.
La musique est utilisée comme support mais n'est pas systématique ; le silence est aussi un espace d'exploration privilégié.
Contre-indications et précautions
- Épisode psychotique aigu non stabilisé (adapter le cadre si nécessaire)
- Blessures musculosquelettiques aiguës (adapter les mouvements)
- États dissociatifs sévères non pris en charge par ailleurs (risque de décompensation)
- Pathologies cardiaques sévères non contrôlées (adapter l'intensité)
- Refus explicite du patient de s'engager dans un travail corporel
La danse-thérapie ne remplace pas un traitement médical ou psychiatrique ; elle s'inscrit en complémentarité. Le thérapeute adapte toujours sa pratique aux capacités et limites physiques et psychiques du patient.
Avertissement médical
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.
