Expression Corporelle Thérapeutique
L'expression corporelle thérapeutique utilise le mouvement libre, la danse improvisée et le travail sur le schéma corporel comme outils de transformation psychique. Centrée sur le processus plutôt que sur la performance, elle permet de restaurer l'image du corps, de libérer les tensions émotionnelles et d'accompagner les troubles du comportement alimentaire, la dépression et les difficultés identitaires.
Présentation
L'expression corporelle thérapeutique est une approche de danse-thérapie qui met l'accent sur le mouvement spontané et créatif comme voie d'accès aux processus psychiques internes. Elle se distingue fondamentalement de la danse artistique par son orientation : ici, il ne s'agit pas de produire un mouvement esthétique, maîtrisé ou performant, mais d'utiliser le corps en mouvement comme espace d'exploration, d'expression et de transformation.
Cette approche hérite des travaux des pionnières de la danse moderne (Isadora Duncan, Mary Wigman) qui ont libéré le mouvement des contraintes académiques, et des développements de la danse-thérapie clinique qui ont structuré cette liberté dans un cadre thérapeutique. L'expression corporelle thérapeutique s'adresse à toute personne, quelle que soit sa capacité physique ou son expérience de la danse : le seul prérequis est la volonté de s'engager dans un travail corporel.
Axiome fondateur : le processus de mise en mouvement est en lui-même thérapeutique ; le résultat esthétique est secondaire.
Principes fondamentaux
L'expression corporelle thérapeutique repose sur plusieurs principes directeurs qui la distinguent d'autres pratiques corporelles :
- Processus vs performance : le thérapeute ne juge jamais la « qualité » du mouvement. Tout mouvement — trembler, ramper, piétiner, tourner, s'effondrer — est accueilli comme une expression légitime de l'état intérieur. Il n'y a pas de « bien » ou de « mal » bouger.
- Non-directivité relative : le thérapeute propose des « déclencheurs » de mouvement (une image, une musique, une consigne ouverte) mais n'impose pas de forme. Le patient reste libre d'interpréter la proposition à sa manière ou de ne pas la suivre.
- Conscience proprioceptive : le travail développe la proprioception (perception de la position et du mouvement du corps dans l'espace) et l'intéroception (perception des sensations internes), deux compétences essentielles à la régulation émotionnelle.
- Répertoire de mouvement : chaque personne dispose d'un « répertoire de mouvement » habituel, reflet de son histoire, de ses émotions dominantes et de ses défenses psychiques. Le travail thérapeutique vise à élargir ce répertoire en explorant des qualités de mouvement inhabituelles.
- Symbolisation corporelle : le mouvement permet de donner forme à des expériences pré-verbales ou indicibles. Le geste devient symbole, porteur de sens avant même la mise en mots.
Schéma corporel et image du corps
Le travail sur le schéma corporel et l'image du corps est central en expression corporelle thérapeutique. Ces deux concepts, bien que souvent confondus, sont distincts :
- Le schéma corporel est la représentation neurologique du corps dans l'espace : position des segments, limites corporelles, coordination. Il est largement inconscient et fondé sur les informations proprioceptives, vestibulaires et tactiles. Des perturbations du schéma corporel se retrouvent dans les troubles neurologiques, les amputations (membre fantôme), mais aussi dans l'anorexie mentale et certains troubles dissociatifs.
- L'image du corps est la représentation psychique, émotionnelle et sociale que l'on a de son propre corps : comment on se perçoit, comment on pense être perçu, les zones du corps investies ou rejetées. Elle est construite par l'histoire relationnelle (le regard des parents, les expériences tactiles précoces, les traumatismes corporels).
L'expression corporelle thérapeutique travaille sur ces deux dimensions : réhabiter son corps (schéma corporel) et transformer le regard porté sur son corps (image du corps). Les exercices incluent :
- Exploration tactile des limites corporelles (auto-toucher conscient, travail au sol)
- Mouvements d'expansion et de contraction pour explorer l'espace personnel
- Travail en miroir avec le thérapeute ou le groupe
- Dessin du corps avant et après la séance pour objectiver les changements de perception
- Exploration des zones corporelles « oubliées » ou « interdites »
Techniques d'échauffement et de mise en mouvement
L'échauffement en expression corporelle thérapeutique dépasse la simple préparation physique. Il constitue une transition entre le quotidien et l'espace thérapeutique, une entrée progressive dans la conscience corporelle :
Techniques de centrage
- Scan corporel en mouvement : debout ou allongé, parcourir mentalement chaque partie du corps en y associant des micro-mouvements. Observer les zones de tension, de vide, de plaisir.
- Respiration et mouvement : associer chaque inspiration à une expansion, chaque expiration à un relâchement. Laisser la respiration devenir mouvement.
- Enracinement : sentir le poids du corps dans les pieds, la connexion avec le sol. Explorer les transferts de poids, les appuis.
Techniques d'exploration
- Mouvement segmentaire : isoler une partie du corps (tête, épaule, bassin) et l'explorer dans toutes les directions possibles, à différentes vitesses et intensités.
- Chaînes de mouvement : laisser un mouvement initié dans une partie du corps se propager progressivement à l'ensemble du corps.
- Jeux avec les qualités de mouvement : explorer les contrastes — lent/rapide, lourd/léger, fluide/saccadé, grand/petit, fort/doux — pour enrichir le vocabulaire corporel.
Utilisation de la musique et du silence
La musique est un outil puissant mais à double tranchant en expression corporelle thérapeutique. Elle peut faciliter la mise en mouvement (rythme porteur, ambiance émotionnelle) mais aussi imposer un cadre qui empêche l'émergence du mouvement propre. Le thérapeute alterne judicieusement musiques variées et plages de silence, permettant au patient de découvrir son propre rythme interne.
Applications cliniques
L'expression corporelle thérapeutique trouve des applications spécifiques dans plusieurs domaines :
Troubles du comportement alimentaire
L'anorexie mentale, la boulimie et l'hyperphagie impliquent une perturbation profonde de la relation au corps. L'expression corporelle thérapeutique permet de :
- Restaurer progressivement la conscience proprioceptive altérée
- Explorer des sensations corporelles plaisantes (au-delà de la douleur et du contrôle)
- Travailler la perception réaliste des limites et du volume corporel
- Développer une relation bienveillante au corps en mouvement
Dépression
La dépression se manifeste corporellement par un ralentissement psychomoteur, un repli postural, une réduction de l'espace personnel. Le travail en expression corporelle permet de :
- Remettre le corps en mouvement de manière non injonctive
- Explorer des qualités de mouvement liées à la vitalité et à la légèreté
- Expérimenter le plaisir du mouvement et la détente corporelle
- Retrouver un sentiment d'agentivité (capacité d'agir sur soi et l'environnement)
Troubles de l'image corporelle
Au-delà des TCA, de nombreuses personnes souffrent d'une image corporelle négative liée à des expériences de honte, de rejet, d'abus ou de modification corporelle (chirurgie, maladie, handicap). L'expression corporelle offre un espace de réconciliation avec le corps vécu.
Personnes âgées
L'expression corporelle adaptée aux personnes âgées permet de maintenir la conscience corporelle, stimuler la coordination et l'équilibre, favoriser le lien social dans les institutions, et préserver le sentiment d'identité face aux changements du corps vieillissant.
Déroulement d'une séance
Une séance d'expression corporelle thérapeutique dure entre 60 et 90 minutes, en individuel ou en groupe (6 à 10 personnes). Elle suit une progression en quatre temps :
- Accueil et centrage (10-15 min) : échange verbal bref sur l'état du jour. Exercices de respiration, scan corporel, ancrage au sol. Transition vers l'espace du mouvement.
- Échauffement et exploration (15-20 min) : mobilisation progressive, exploration segmentaire, jeux avec les qualités de mouvement. Le thérapeute propose des « invitations » qui ouvrent le champ expressif sans l'imposer.
- Phase d'expression libre (20-30 min) : cœur de la séance. Le patient explore un thème, une émotion, une image par le mouvement libre. Le thérapeute accompagne par le reflet, la présence, parfois la participation. Alternance de musique et de silence.
- Retour au calme et verbalisation (15-20 min) : ralentissement du mouvement, retour au sol, respiration. Temps de parole pour intégrer l'expérience, nommer les sensations et émotions traversées, faire des liens avec la problématique thérapeutique.
Contre-indications et précautions
- Épisode psychotique aigu décompensé (adapter le cadre, privilégier des mouvements structurés et courts)
- État dissociatif sévère (risque d'amplification par le mouvement libre non cadré)
- Dysmorphophobie sévère (le travail en miroir ou l'observation par le groupe peut être anxiogène — travail individuel préférable initialement)
- Blessures physiques aiguës (adapter les mouvements aux contraintes du corps)
- Résistance majeure au travail corporel (respecter le rythme du patient, ne pas forcer)
L'expression corporelle thérapeutique s'inscrit en complémentarité d'une prise en charge médicale ou psychothérapeutique. Le thérapeute doit être formé à la gestion des émotions intenses et des phénomènes de transfert corporel.
Avertissement médical
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.