Le mandala en art-thérapie
Le mandala, cercle sacré issu des traditions bouddhiste et hindouiste, est devenu un outil thérapeutique majeur en art-thérapie depuis les travaux de Carl Jung sur l'individuation. Dessiné, peint ou colorié, il favorise le recentrage psychique, la réduction du stress et l'exploration de soi à travers une forme circulaire contenante.
Présentation
Le mandala — du sanskrit maṇḍala signifiant « cercle » — est une figure géométrique circulaire organisée autour d'un point central, utilisée depuis des millénaires dans les traditions spirituelles d'Asie comme support de méditation et de contemplation. Introduit dans le champ de la psychologie occidentale par Carl Gustav Jung au début du XXe siècle, le mandala est devenu un outil thérapeutique reconnu en art-thérapie, utilisé pour ses propriétés de recentrage, de contenance et de structuration psychique.
La forme circulaire du mandala possède des propriétés psychologiques intrinsèques. Le cercle est la forme la plus primitive et la plus universelle : il apparaît spontanément dans les dessins d'enfants dès l'âge de 2-3 ans, avant toute autre forme géométrique. Il symbolise la totalité, la complétude, le cycle, la protection. En psychanalyse jungienne, le cercle représente le Soi, l'archétype de la totalité psychique. Dessiner un mandala, c'est symboliquement délimiter un espace intérieur protégé, organiser le chaos psychique autour d'un centre, et tendre vers l'unification des contraires.
En art-thérapie contemporaine, le mandala est utilisé sous trois formes principales : le mandala libre (le patient crée son propre mandala à l'intérieur d'un cercle pré-tracé), le mandala structuré (le patient colorie un mandala pré-dessiné) et le mandala collectif (un groupe crée ensemble un mandala partagé). Chaque modalité engage des processus thérapeutiques différents et s'adapte à des publics et des objectifs variés.
Origines et héritage spirituel
Le mandala apparaît dans de nombreuses traditions spirituelles à travers le monde :
- Tradition bouddhiste tibétaine : les moines tibétains créent des mandalas de sable coloré (dul-tson-kyil-khor) comme pratique méditative et offrande spirituelle. Ces mandalas extrêmement élaborés, construits grain de sable par grain de sable pendant des jours ou des semaines, sont rituellement détruits une fois achevés, enseignant l'impermanence de toutes choses. Cette pratique a inspiré l'utilisation thérapeutique du mandala comme processus (le chemin importe plus que le résultat) et comme exercice de lâcher-prise
- Tradition hindouiste : les yantras, mandalas géométriques hindous, servent de support à la concentration méditative. Chaque forme, chaque couleur, chaque position a une signification cosmologique précise
- Tradition chrétienne : les rosaces des cathédrales gothiques sont des mandalas architecturaux qui organisent la lumière et le sacré autour d'un centre. Hildegard von Bingen (XIIe siècle) a produit des visions mystiques à structure mandalaïque
- Traditions amérindiennes : les « roues de médecine » des peuples autochtones d'Amérique du Nord sont des mandalas cosmologiques qui organisent les quatre directions, les quatre éléments et les quatre saisons
Carl Gustav Jung (1875-1961) a redécouvert le mandala par sa propre pratique. Entre 1916 et 1920, traversant une crise psychique profonde, il dessine quotidiennement des mandalas dans ses carnets (publiés dans le Livre Rouge). Il observe que la forme de ses mandalas reflète son état psychique du moment : désorganisés en période de trouble, harmonieux en période d'apaisement. Il théorise le mandala comme une expression spontanée de l'inconscient collectif et un outil d'individuation — le processus par lequel l'individu intègre les différentes parties de sa psyché pour atteindre la totalité du Soi.
Principes thérapeutiques du mandala
- La contenance du cercle : le cercle pré-tracé fonctionne comme un contenant psychique. Il délimite un espace fini, sécurisé, à l'intérieur duquel le patient peut explorer son monde intérieur sans risque de débordement. Cette fonction contenante est particulièrement précieuse pour les patients anxieux ou les enfants agités
- Le centrage : le point central du mandala attire le regard et l'attention vers l'intérieur. Dessiner depuis le centre vers la périphérie ou depuis la périphérie vers le centre engage un mouvement psychique de recentrage. Les patients rapportent souvent une sensation de calme, de concentration et de « retour à soi » pendant la création
- La symétrie et la répétition : les motifs symétriques et répétitifs du mandala induisent un état de concentration similaire à la méditation. La répétition d'un même geste crée un rythme apaisant qui réduit l'activité du cortex préfrontal (pensée analytique) et active les zones cérébrales associées à la relaxation
- L'organisation du chaos : le mandala transforme le chaos intérieur en ordre visuel. Pour un patient dont la pensée est désorganisée (anxiété, psychose, TDAH), donner une structure géométrique à son expression est un acte de maîtrise symbolique
- La totalité et l'individuation : dans la perspective jungienne, le mandala représente le Soi dans sa totalité — ombre et lumière, masculin et féminin, conscient et inconscient. Créer un mandala, c'est tendre vers l'intégration de ces polarités
Types de mandalas en art-thérapie
Le mandala libre
Le thérapeute trace un cercle sur une feuille et invite le patient à le remplir librement avec les matériaux de son choix (crayons, feutres, peinture, collage). Cette modalité est la plus riche thérapeutiquement car elle laisse émerger le matériel inconscient sans contrainte. Le thérapeute observe les couleurs choisies, les formes qui apparaissent, l'organisation spatiale (symétrique ou asymétrique), la présence ou l'absence de centre marqué, les zones vides et les zones saturées. Chaque mandala libre est un instantané de l'état psychique du patient à un moment donné.
Le mandala structuré (coloriage)
Le patient colorie un mandala pré-dessiné avec des motifs géométriques. Cette modalité, plus directive, est adaptée aux patients inhibés, anxieux ou résistants à la création libre. Le cadre structurant du dessin pré-existant réduit l'angoisse de la page blanche et canalise l'attention. Le choix des couleurs reste le principal vecteur d'expression personnelle. Des études en neurosciences ont montré que le coloriage de mandalas structurés réduit significativement les niveaux d'anxiété mesurés par le cortisol salivaire, davantage que le coloriage de formes non-mandalaïques.
Le mandala collectif
Un grand cercle est tracé sur un support commun (papier au sol, tableau mural) et chaque membre du groupe contribue à sa réalisation. Cette modalité explore les dynamiques de groupe : comment partage-t-on l'espace ? Comment s'articulent les contributions individuelles ? Le mandala collectif crée un objet transitionnel de groupe qui symbolise l'unité dans la diversité.
Le mandala en volume
Le mandala quitte le plan bidimensionnel pour devenir une structure tridimensionnelle (argile, papier, objets naturels disposés en cercle). Cette variante engage le corps dans l'espace et permet un travail sur l'installation et le rituel.
Applications cliniques
- Anxiété et troubles anxieux : les études cliniques confirment l'effet anxiolytique du mandala. Une méta-analyse publiée dans Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association rapporte une réduction significative de l'anxiété-état après 20 minutes de coloriage de mandala. Le mécanisme combinerait la concentration méditative, la répétition apaisante et la contenance du cercle
- Stress chronique et burn-out : le mandala est utilisé en entreprise et en milieu hospitalier comme outil de gestion du stress. Sa pratique régulière (15-20 minutes par jour) montre des effets comparables à une séance de méditation courte sur les marqueurs physiologiques de stress (cortisol, fréquence cardiaque)
- TDAH (enfants et adultes) : la structure du mandala canalise l'attention dispersée. Le cadre circulaire contient l'agitation et la répétition des motifs développe la concentration soutenue. Pour les enfants TDAH, le mandala structuré est préféré au mandala libre qui peut aggraver la dispersion
- Personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer : le coloriage de mandalas simples maintient la motricité fine, stimule la coordination visuo-motrice et offre un plaisir esthétique accessible même à des stades avancés de la maladie. La nature répétitive et non-verbale de l'activité est adaptée aux déficits cognitifs et langagiers
- Accompagnement en soins palliatifs : le mandala, par sa dimension spirituelle et sa symbolique de totalité, accompagne les patients en fin de vie dans un travail de bilan existentiel. La création d'un mandala personnel peut devenir un legs symbolique pour les proches
- Troubles du sommeil : la pratique du mandala le soir, par son effet de recentrage et de ralentissement de l'activité mentale, favorise l'endormissement. Elle constitue une alternative non médicamenteuse aux troubles du sommeil liés à la rumination anxieuse
- Dépendances et addictions : le mandala est utilisé dans les programmes de sevrage comme outil de gestion du craving (envie irrépressible). La concentration requise par le coloriage détourne l'attention de l'envie et offre une gratification alternative
Déroulement d'une séance mandala
- Préparation de l'espace (5 min) : le thérapeute installe un espace calme, éventuellement avec une musique douce. Les matériaux sont disposés à portée : crayons de couleur, pastels, feutres, peinture. Un cercle est pré-tracé sur le support ou le patient est invité à tracer le sien à l'aide d'un compas ou d'un objet circulaire
- Recentrage initial (5-10 min) : exercice de respiration consciente ou de pleine conscience pour aider le patient à se connecter à son état intérieur. Le thérapeute peut inviter le patient à fermer les yeux et à visualiser le mandala qu'il souhaite créer
- Consigne (3-5 min) : « Remplissez ce cercle avec les formes et les couleurs qui vous viennent spontanément » (mandala libre) ou « Coloriez ce mandala en choisissant les couleurs qui correspondent à votre état du moment » (mandala structuré)
- Temps de création (20-40 min) : le patient crée en silence ou avec un fond musical. Le thérapeute observe le processus : par où commence-t-il (centre ou périphérie) ? Quel rythme adopte-t-il ? Quelles couleurs domine ? Y a-t-il des hésitations, des repentirs, des zones évitées ?
- Contemplation (5 min) : le patient est invité à regarder son mandala achevé en silence, à le tourner dans différentes orientations. Ce temps de recul permet une première intégration de l'expérience
- Verbalisation (10-15 min) : échange autour du mandala. Questions possibles : « Donnez un titre à votre mandala. Quelle émotion domine ? Quelle partie vous plaît le plus ? Quelle partie vous surprend ? Si ce mandala avait un message pour vous, quel serait-il ? »
Contre-indications et précautions
- Patients présentant un perfectionnisme pathologique : la structure géométrique du mandala peut alimenter des exigences de symétrie parfaite et de contrôle rigide. Le thérapeute veille à encourager l'imperfection et la spontanéité
- Patients en épisode psychotique aigu : la dimension symbolique et archétypale du mandala (selon Jung, il touche à l'inconscient collectif) peut alimenter un délire mystique ou de grandeur chez un patient psychotique non stabilisé
- Patients souffrant de troubles obsessionnels sévères : la nature répétitive du mandala peut renforcer les comportements compulsifs de vérification et de symétrie. Adapter en favorisant l'asymétrie et l'imprévu
- Précaution d'ordre culturel et spirituel : le mandala est un objet sacré dans plusieurs traditions. Le thérapeute doit être sensible aux convictions religieuses des patients et éviter de présenter le mandala comme un simple exercice de coloriage si le patient y attache une signification spirituelle
- Patients présentant des vertiges ou une épilepsie photosensible : certains mandalas à motifs concentriques très contrastés peuvent provoquer des sensations de vertige ou, exceptionnellement, déclencher une crise chez des sujets épileptiques photosensibles
Avertissement médical
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.
