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Le psychodrame de Jacob Levy Moreno

Explorez le psychodrame de Moreno, méthode thérapeutique fondée sur la mise en scène spontanée des conflits intérieurs. Découvrez ses cinq instruments, ses techniques fondamentales et ses applications cliniques.

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Le psychodrame de Jacob Levy Moreno

Présentation

Le psychodrame est une méthode de psychothérapie créée par Jacob Levy Moreno (1889-1974), psychiatre et philosophe d'origine roumaine. Fondé sur l'action dramatique spontanée, le psychodrame invite le protagoniste à mettre en scène ses conflits intérieurs, ses souvenirs et ses fantasmes plutôt que de simplement en parler. Cette approche repose sur la conviction que l'être humain possède une capacité innée de spontanéité et de créativité qui, lorsqu'elle est libérée, permet la transformation psychique et relationnelle.

Le psychodrame se distingue des autres psychothérapies par son recours à l'action concrète : le patient ne décrit pas ses difficultés assis dans un fauteuil, il les joue dans l'espace, avec l'aide d'auxiliaires qui incarnent les personnages significatifs de sa vie. Cette mise en acte produit des insights émotionnels impossibles à atteindre par la seule verbalisation, car elle engage simultanément le corps, les émotions, la cognition et la relation à l'autre.

Origines et contexte historique

Jacob Levy Moreno naît à Bucarest en 1889 et grandit à Vienne, centre intellectuel bouillonnant du début du XXe siècle. Contemporain de Freud, il développe une vision radicalement différente de la psychothérapie. Alors que Freud privilégie l'introspection verbale sur le divan, Moreno croit au pouvoir thérapeutique de l'action, de la rencontre et de la spontanéité.

Dès les années 1910, Moreno observe les jeux spontanés des enfants dans les jardins publics de Vienne et y perçoit un potentiel thérapeutique. En 1921, il fonde le Théâtre de la Spontanéité (Stegreiftheater), où les acteurs improvisent des scènes à partir des suggestions du public. C'est lors de ces expériences qu'il constate l'effet cathartique du jeu dramatique sur les participants : une jeune actrice, Barbara, transforme profondément sa relation conjugale après avoir joué spontanément des scènes de conflit avec son mari.

Moreno émigre aux États-Unis en 1925 et y développe systématiquement le psychodrame. En 1936, il ouvre le premier théâtre de psychodrame à Beacon, dans l'État de New York, qui deviendra un lieu de formation et de recherche de renommée internationale. Il fonde également la sociométrie — l'étude quantitative des relations interpersonnelles dans les groupes — et pose les bases de la thérapie de groupe, dont il est l'un des pères fondateurs.

Le psychodrame se diffuse rapidement après la Seconde Guerre mondiale en Europe et en Amérique latine. En France, la méthode est introduite dans les années 1950-1960, notamment par Anne Ancelin Schützenberger, qui formera plusieurs générations de psychodramatistes et contribuera à l'adaptation de la méthode au contexte francophone.

Concepts fondamentaux

La théorie morénienne repose sur plusieurs concepts interconnectés qui forment une vision originale de l'être humain et de son potentiel de changement :

La spontanéité est le concept central du système morénien. Moreno la définit comme la capacité à répondre de manière adéquate et nouvelle à une situation ancienne, ou de manière adéquate à une situation nouvelle. La spontanéité n'est pas l'impulsivité : c'est une réponse créative, adaptée et authentique. Pour Moreno, la névrose résulte d'un déficit de spontanéité — la personne répète des schémas rigides au lieu de répondre librement aux situations nouvelles. Le psychodrame vise à restaurer cette spontanéité perdue.

La créativité est intimement liée à la spontanéité. Si la spontanéité est l'élan, la créativité en est le produit. La créativité permet de générer de nouvelles formes de pensée, de relation et d'action. Dans le psychodrame, le protagoniste crée littéralement de nouvelles scènes de vie, de nouvelles réponses aux situations bloquées et de nouveaux modes relationnels.

Le tele (du grec « à distance ») désigne le flux d'affects réciproque entre deux personnes. C'est la capacité à percevoir intuitivement et justement l'autre dans sa réalité émotionnelle. Le tele positif facilite la rencontre authentique ; le tele négatif la bloque. Ce concept anticipe les recherches modernes sur l'empathie et l'intersubjectivité.

La conserve culturelle désigne les formes figées de comportement, de pensée et de relation que l'individu et la société reproduisent mécaniquement. Les rôles stéréotypés, les scénarios de vie répétitifs et les réponses automatiques constituent des conserves culturelles. Le psychodrame vise à décristalliser ces conserves pour retrouver la spontanéité créatrice originelle.

Les cinq instruments du psychodrame

Moreno identifie cinq instruments indispensables au fonctionnement du psychodrame :

La scène constitue l'espace de jeu, distinct de l'espace quotidien. Traditionnellement circulaire ou semi-circulaire, la scène symbolise l'espace transitionnel où tout est possible. On y entre pour jouer et on en sort pour revenir à la réalité. La scène peut être un plateau surélevé, un simple espace délimité au sol ou même un espace symbolique désigné verbalement. L'essentiel est qu'elle marque une frontière entre le réel et le dramatique.

Le protagoniste est la personne qui accepte de mettre en scène son monde intérieur. C'est « l'auteur, l'acteur et le metteur en scène » de son propre drame. Le choix du protagoniste se fait par auto-désignation volontaire ou par un processus sociométrique au sein du groupe. Le protagoniste n'a pas besoin de talent théâtral : sa sincérité et sa spontanéité suffisent.

Le directeur (ou meneur de jeu) est le thérapeute qui guide le processus psychodramatique. Il aide le protagoniste à construire la scène, choisit les techniques appropriées, ajuste le rythme et l'intensité émotionnelle, et veille à la sécurité psychologique de tous les participants. Le directeur est à la fois thérapeute, metteur en scène et analyste du processus de groupe.

Les auxiliaires du moi (ego-auxiliaries) sont les membres du groupe qui acceptent de jouer les personnages significatifs de la vie du protagoniste : père, mère, conjoint, patron, ami, ou même des parties de soi-même (le juge intérieur, l'enfant blessé, le rêve). Les auxiliaires ne jouent pas selon leur propre personnalité mais selon les indications du protagoniste, qui « sculpte » la scène selon sa perception subjective.

Le public est constitué des membres du groupe qui observent la scène. Leur rôle est essentiel : ils sont témoins, miroirs et résonateurs. Après la scène, ils partagent les échos personnels que le drame du protagoniste a éveillés en eux, créant un tissage thérapeutique collectif. Le public n'analyse ni ne juge : il témoigne.

Techniques psychodramatiques

Moreno et ses successeurs ont développé un riche arsenal de techniques, dont les principales sont :

Le soliloque (ou aparté) invite le protagoniste à exprimer à voix haute ses pensées et sentiments intérieurs pendant l'action, comme un monologue intérieur rendu audible. Cette technique rend visible le décalage entre ce que la personne dit et ce qu'elle pense réellement, permettant de travailler sur l'authenticité relationnelle.

Le miroir consiste à confier le rôle du protagoniste à un auxiliaire pendant que le protagoniste observe la scène depuis le public. Se voir joué par un autre produit un effet de distanciation puissant : le protagoniste perçoit ses comportements sous un angle nouveau, souvent avec une clarté surprenante. Cette technique est particulièrement efficace pour les personnes ayant peu de conscience de leur propre comportement.

Le renversement de rôles est considéré comme la technique la plus puissante du psychodrame. Le protagoniste échange sa position avec celle de l'autre personnage et joue le rôle de son interlocuteur (mère, conjoint, enfant). Ce changement de perspective produit des transformations profondes : en « devenant » l'autre, le protagoniste accède à une compréhension empathique qui dépasse la compréhension intellectuelle. Il découvre les motivations, les peurs et les vulnérabilités de l'autre « de l'intérieur ».

Le doublage consiste pour un auxiliaire à se placer derrière le protagoniste et à exprimer ce que celui-ci semble ressentir sans parvenir à le dire. Le double amplifie, clarifie ou révèle les émotions sous-jacentes. Le protagoniste peut accepter ou rejeter les propositions du double. Cette technique est particulièrement utile pour les personnes alexithymiques ou très défensives.

D'autres techniques enrichissent la palette : la projection dans le futur (jouer une scène anticipée), la scène du surplus de réalité (jouer ce qui n'a jamais pu se dire), l'amplification (exagérer un geste ou une émotion pour en prendre conscience) et la sculpture (disposer les auxiliaires dans l'espace pour représenter une configuration relationnelle figée).

Applications cliniques et institutionnelles

Le psychodrame s'applique dans de nombreux contextes :

En psychothérapie individuelle et de groupe, il traite les conflits relationnels, les traumatismes, les deuils non résolus, les problèmes identitaires et les répétitions névrotiques. La mise en acte permet d'accéder à des couches émotionnelles inaccessibles par la parole et de produire des changements durables dans les schémas relationnels.

En psychiatrie institutionnelle, le psychodrame de groupe est utilisé dans les hôpitaux de jour et les centres de réhabilitation psychosociale pour développer les compétences sociales, améliorer la communication et favoriser la resocialisation des patients souffrant de troubles psychiques chroniques.

En formation et développement professionnel, le psychodrame est adapté pour le travail sur les postures professionnelles, la gestion des conflits et le leadership. Les jeux de rôles permettent aux professionnels de la santé, de l'éducation et du management d'explorer des situations difficiles dans un cadre sécurisé.

En entreprise, le sociodrame — variante collective du psychodrame — explore les dynamiques de groupe, les conflits organisationnels et les enjeux culturels. Les participants jouent des scènes représentant les tensions au sein de l'organisation, permettant une prise de conscience collective.

Déroulement d'une séance

Une séance de psychodrame de groupe dure généralement entre 90 et 120 minutes et suit trois phases distinctes :

L'échauffement (20-30 minutes) vise à mobiliser la spontanéité du groupe et à faire émerger un thème et un protagoniste. Le directeur propose des exercices de mise en mouvement, des jeux relationnels ou des partages thématiques qui progressivement concentrent l'énergie du groupe vers un enjeu commun. Un membre se propose ou est choisi comme protagoniste.

L'action dramatique (40-60 minutes) constitue le cœur de la séance. Le directeur aide le protagoniste à construire la première scène : « Où sommes-nous ? Qui est présent ? Que se passe-t-il ? » Le protagoniste choisit les auxiliaires, les place dans l'espace et commence à jouer. Le directeur intervient en proposant des techniques (renversement de rôles, soliloque, miroir) pour approfondir l'exploration et favoriser l'insight. L'action peut traverser plusieurs scènes — passé, présent, futur, réel, imaginaire — guidée par la logique émotionnelle du protagoniste.

Le partage (20-30 minutes) clôture la séance. Les membres du groupe expriment comment la scène du protagoniste a résonné en eux personnellement, en commençant par « En te regardant, j'ai pensé à ma propre expérience de... ». Ce partage n'est ni analyse, ni conseil, ni interprétation : c'est un témoignage empathique qui renforce le lien groupal et montre au protagoniste qu'il n'est pas seul dans ses difficultés.

Contre-indications et limites

Le psychodrame présente des contre-indications spécifiques :

  • États psychotiques aigus décompensés : la mise en acte peut amplifier la confusion entre réalité et fiction. Le psychodrame peut cependant être adapté pour les patients psychotiques stabilisés, avec des techniques à faible intensité émotionnelle.
  • Personnalités antisociales sévères : l'absence d'empathie et la tendance à la manipulation peuvent compromettre le processus groupal et instrumentaliser les techniques.
  • Traumatismes non stabilisés : une mise en scène trop précoce du trauma peut provoquer une retraumatisation. Le directeur doit évaluer la capacité de contenance émotionnelle du protagoniste avant toute exploration du matériel traumatique.
  • Intoxication aiguë : l'altération de la conscience compromet la capacité de spontanéité et la sécurité du groupe.

Le psychodrame doit être dirigé par un professionnel formé (formation spécifique de 3 à 5 ans) et supervisé. En France, la Fédération Française de Psychodrame et les instituts de formation reconnus garantissent la qualité de la pratique. Le titre de psychodramatiste n'est pas réglementé par l'État, mais les associations professionnelles maintiennent des standards de formation et de déontologie exigeants.

Avertissement médical

Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.

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