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Le récit de vie et l'autobiographie thérapeutique

Le récit de vie et l'autobiographie thérapeutique permettent de reconstruire le sens de son existence en organisant les expériences vécues en une narration cohérente. Inspirée par Daniel Bertaux et Paul Ricœur, cette approche restaure l'identité narrative et favorise la résilience, notamment chez les personnes âgées, les migrants et les victimes de traumatismes.

Le récit de vie et l'autobiographie thérapeutique

Présentation

Le récit de vie et l'autobiographie thérapeutique désignent l'ensemble des pratiques qui utilisent la reconstruction narrative de l'histoire personnelle comme outil de soin psychologique, de quête de sens et de restauration identitaire. Le postulat fondamental est que l'être humain est un être narratif : nous comprenons notre existence en la racontant, nous construisons notre identité à travers les histoires que nous nous racontons sur nous-mêmes.

Lorsque la continuité narrative est brisée — par un traumatisme, un déracinement, une maladie grave, le vieillissement ou une crise identitaire — la personne perd le fil de son histoire et, avec lui, le sens de qui elle est. Le récit de vie thérapeutique vise à retisser ce fil, non pas en restituant fidèlement les faits passés, mais en reconstruisant activement une narration qui donne sens, cohérence et continuité à l'existence. Il ne s'agit pas de raconter « ce qui s'est passé » mais de comprendre « ce que cela signifie » et « qui je suis devenu à travers ces expériences ».

Origines et fondements théoriques

Le récit de vie comme méthode de connaissance et de transformation trouve ses racines dans plusieurs traditions intellectuelles :

Daniel Bertaux, sociologue français, a développé la méthode du « récit de vie » dans les années 1970 comme outil de recherche sociologique. En recueillant les histoires de vie de personnes ordinaires — boulangers, émigrés, ouvriers — Bertaux montrait que le récit individuel éclaire les structures sociales. Sa méthodologie, qui consiste à accompagner la personne dans le récit chronologique de sa vie tout en s'intéressant aux tournants, aux ruptures et aux choix, a été largement adoptée dans le champ thérapeutique.

Paul Ricœur, philosophe français, a élaboré le concept d'identité narrative dans Soi-même comme un autre (1990). Pour Ricœur, notre identité n'est ni une substance fixe ni une pure illusion, mais une construction narrative : nous sommes les histoires que nous nous racontons. L'identité narrative intègre la permanence (ce qui reste stable en nous) et le changement (nos transformations au fil du temps) dans un récit cohérent qui rend compte de qui nous sommes.

Robert Butler, psychiatre et gérontologue américain, a introduit en 1963 le concept de « life review » (revue de vie), un processus naturel chez les personnes âgées qui revisitent leur passé pour y trouver un sens et se préparer à la mort. Butler a montré que ce processus, loin d'être une régression pathologique, est une tâche développementale essentielle de la vieillesse qui, lorsqu'elle est accompagnée thérapeutiquement, réduit la dépression et augmente le sentiment d'intégrité.

Michael White et David Epston, fondateurs de la thérapie narrative dans les années 1980, ont développé des techniques puissantes de re-narration de l'histoire personnelle. Leur approche consiste à « externaliser » les problèmes (« le problème est le problème, la personne n'est pas le problème ») et à rechercher les « exceptions » — les moments où la personne a résisté à l'emprise du problème — pour construire une « histoire alternative » plus riche et plus habilitante.

Identité narrative et construction de sens

Le concept d'identité narrative est au cœur du récit de vie thérapeutique. Selon Ricœur, nous ne sommes pas simplement les auteurs de notre histoire, mais nous sommes constitués par elle. La narration n'est pas un ornement ajouté à une identité préexistante : elle est le processus même par lequel l'identité se forme, se maintient et se transforme.

Plusieurs dimensions de l'identité narrative sont mobilisées dans le travail thérapeutique :

  • La mise en intrigue (emplotment) : transformer une succession d'événements en une histoire dotée d'un début, d'un développement et d'un sens. Ce processus transforme le chaos des expériences vécues en une narration ordonnée qui permet de comprendre le « pourquoi » et le « vers quoi » de son existence
  • La concordance discordante : intégrer dans un récit cohérent les événements imprévus, les ruptures, les contradictions et les paradoxes de l'existence. L'art narratif consiste précisément à créer de l'unité à partir de la diversité, du sens à partir de l'absurde
  • La refiguration : le récit ne se contente pas de représenter le passé, il le transforme. Raconter son histoire différemment change la signification des événements passés et ouvre de nouvelles possibilités pour l'avenir. C'est le principe fondamental de la thérapie narrative
  • La promesse narrative : se raconter, c'est aussi se projeter. Le récit de vie ne s'arrête pas au présent mais ébauche un avenir possible, une direction, un projet qui prolonge l'histoire et lui donne un horizon

Techniques du récit de vie thérapeutique

  • La ligne de vie : le participant trace une ligne chronologique représentant sa vie, y plaçant les événements marquants — naissances, deuils, rencontres, ruptures, réussites, échecs, tournants. La visualisation spatiale de l'ensemble du parcours permet de repérer des périodes, des cycles et des thèmes récurrents invisibles au récit linéaire. La ligne de vie est souvent le point de départ du travail de récit
  • L'album photographique commenté : le participant apporte des photographies significatives de sa vie et les commente oralement ou par écrit. Chaque photo est un « nœud de mémoire » qui déclenche des récits, des émotions et des associations. Cette technique est particulièrement puissante avec les personnes âgées, dont les photos sont souvent les derniers témoins tangibles d'une vie longue
  • La lettre à soi : écrire une lettre à soi-même à un autre âge — à l'enfant qu'on a été, à l'adolescent en crise, au jeune adulte plein d'espoir, ou à soi-même dans le futur. Ce dialogue trans-temporel permet de revisiter des périodes de vie avec le regard de la maturité, d'offrir rétrospectivement compassion et compréhension à ses versions antérieures, et de formuler des engagements pour l'avenir
  • Le testament éthique : document dans lequel une personne transmet à ses proches non pas ses biens matériels mais ses valeurs, ses leçons de vie, ses espoirs et ses regrets. Pratiqué en soins palliatifs et dans les communautés juives (« ethical will »), le testament éthique permet au mourant de donner sens à sa vie en la résumant dans ce qu'elle a d'essentiel
  • Les objets-récits : le participant choisit un objet significatif (bijou, outil, livre, vêtement) et raconte son histoire, les souvenirs et les significations qui y sont attachés. L'objet sert de point d'ancrage sensoriel et émotionnel pour le récit
  • Le récit des tournants : identification et exploration approfondie des moments de bifurcation dans la vie — les décisions cruciales, les rencontres déterminantes, les événements qui ont « tout changé ». Cette technique met en lumière la capacité d'agentivité de la personne, sa capacité à faire des choix et à influencer le cours de sa vie

Applications spécifiques

  • Personnes âgées et thérapie par réminiscence (reminiscence therapy) : c'est l'application la plus documentée du récit de vie. La thérapie par réminiscence, développée par Robert Butler, accompagne les personnes âgées dans la revue de leur vie pour favoriser l'intégrité du moi (au sens d'Erikson), réduire la dépression et améliorer le bien-être. Les méta-analyses montrent des effets significatifs sur la dépression, l'estime de soi et la satisfaction de vie chez les personnes âgées, y compris celles atteintes de démence légère à modérée. En EHPAD, les groupes de réminiscence stimulent également la socialisation et réduisent l'isolement
  • Migrants et personnes déracinées : le récit de vie permet aux personnes migrantes de reconstituer la continuité de leur existence par-delà la rupture de l'exil. Raconter d'où l'on vient, le voyage, l'arrivée et l'adaptation permet de tisser un fil narratif entre le pays quitté et le pays d'accueil, de maintenir un sentiment d'identité malgré la discontinuité culturelle et géographique
  • Fin de vie et soins palliatifs : le récit de vie en fin de vie permet au mourant de faire le bilan de son existence, de transmettre son histoire aux proches et de mourir avec le sentiment d'avoir été entendu et compris. Les programmes de « dignity therapy » développés par Harvey Chochinov utilisent un protocole structuré de récit de vie qui produit un document légué aux proches, réduisant significativement la détresse existentielle et le sentiment de perte de dignité
  • Reconstruction après traumatisme : le trauma brise la continuité narrative : il y a un « avant » et un « après » qui ne se raccordent pas. Le récit de vie thérapeutique vise à reconstruire une narration qui intègre l'événement traumatique sans être réduite à lui, restituant à la personne une identité plus large que celle de « victime »
  • Adolescents et jeunes adultes en quête d'identité : le récit de vie aide les jeunes à se situer dans une histoire familiale et sociale, à comprendre d'où ils viennent pour mieux choisir où ils vont. Les génogrammes commentés et les récits familiaux sont particulièrement utiles dans ce contexte

Dimension interculturelle et transmission intergénérationnelle

Le récit de vie possède une dimension interculturelle fondamentale. Dans toutes les cultures, la transmission orale des histoires de vie constitue un pilier de la cohésion sociale et de la construction identitaire. Les griots d'Afrique de l'Ouest, les conteurs amérindiens, les anciens des communautés juives qui transmettent la mémoire de la Shoah, les gardiens de la mémoire aborigène — tous témoignent du rôle universel du récit de vie dans la transmission intergénérationnelle.

En contexte thérapeutique interculturel, le récit de vie offre un espace où les différentes appartenances culturelles du patient peuvent coexister et dialoguer. Pour les enfants d'immigrants, raconter l'histoire des parents permet de comprendre l'héritage transmis — valeurs, traumatismes, espoirs — et de se positionner librement par rapport à lui. Pour les réfugiés, le récit de vie est souvent le seul bien qu'ils ont emporté dans l'exil : leur histoire.

La transmission intergénérationnelle est un axe majeur du récit de vie thérapeutique. Les travaux d'Anne Ancelin Schützenberger sur le « syndrome d'anniversaire » et la psychogénéalogie ont montré comment les traumatismes non élaborés se transmettent inconsciemment d'une génération à l'autre. Le récit de vie permet de rendre visible cette chaîne de transmission, de nommer ce qui était tu, et de rompre la répétition transgénérationnelle par la mise en mots et la conscience.

Déroulement d'une séance

Le travail de récit de vie se déploie généralement sur un cycle de 8 à 15 séances individuelles ou en petit groupe (4 à 6 personnes), d'une durée de 90 minutes à 2 heures :

  1. Séance d'ouverture : le pacte narratif (séance 1) : établissement du cadre, explication de la démarche, exploration des attentes et des appréhensions. Le thérapeute pose le « pacte narratif » : engagement de confidentialité, respect du rythme de chacun, liberté de ne pas raconter, droit de modifier son récit
  2. La ligne de vie (séance 2) : construction de la ligne de vie chronologique, repérage des événements marquants, identification des périodes et des thèmes à explorer
  3. Exploration thématique (séances 3 à 10) : chaque séance explore une période ou un thème identifié sur la ligne de vie. Le thérapeute pose des questions ouvertes, invite à approfondir certains épisodes, aide à faire des liens entre différentes périodes. L'écriture entre les séances prolonge le travail
  4. La mise en récit (séances 11-12) : le participant rédige ou dicte son récit de vie, intégrant les éléments explorés dans une narration cohérente. Le thérapeute accompagne l'organisation du récit sans en diriger le contenu
  5. Relecture et transformation (séance 13) : relecture du récit complet, identification des transformations survenues au cours du processus, repérage des nouvelles significations apparues
  6. Clôture et transmission (séance 14-15) : rituel de clôture, décision sur le devenir du récit (conserver, partager avec des proches, détruire). Bilan du processus et des changements vécus

Contre-indications et précautions

  • Psychose active avec désorganisation de la pensée (le travail narratif nécessite une capacité minimale d'organisation temporelle et causale qui peut être altérée dans la psychose active)
  • Démence sévère avec perte importante de la mémoire autobiographique (le récit de vie reste possible en démence légère à modérée, mais nécessite des adaptations — support photographique, questions simples, séances courtes)
  • Traumatisme récent non stabilisé (le récit de vie implique une revisitation du passé qui peut être déstabilisante si le présent n'est pas suffisamment sécurisé)
  • Secret familial actif avec risque de danger réel (certains récits de vie peuvent mettre au jour des secrets — abus, filiation — dont la révélation pourrait avoir des conséquences familiales ou légales que le patient n'est pas prêt à affronter)
  • Idéalisation rigide du passé (certaines personnes utilisent le récit de vie comme une défense, idéalisant systématiquement le passé pour éviter la confrontation avec le présent — le thérapeute doit veiller à ce que le récit reste un outil d'exploration et non d'évitement)

Le thérapeute doit être particulièrement attentif au phénomène de « re-traumatisation narrative » : raconter un trauma sans cadre contenant adéquat peut réactiver la détresse sans la transformer. La compétence du thérapeute en matière de régulation émotionnelle et de gestion du trauma est essentielle.

Avertissement médical

Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre éducatif et informatif uniquement. Elles ne constituent en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou une prescription de traitement. En cas de doute, consultez toujours votre médecin ou un professionnel de santé qualifié. Les techniques décrites ne se substituent pas à un traitement médical conventionnel.

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